L'effondrement
Sophie se présente en consultation quelques semaines après la naissance de son fils. Marc, son mari, a quitté le domicile trois jours après l'accouchement. À la maternité, il a refusé de reconnaître l'enfant. Sophie ne s'y attendait pas. Le couple avait eu recours à un don de sperme à l'étranger — Marc étant stérile — après un parcours médical de deux ans. Marc avait accompagné Sophie à chaque rendez-vous, à chaque échographie. Il avait choisi le prénom. Sophie pensait que le plus dur était derrière eux. C'est à la maternité, au moment de la déclaration de naissance, que tout s'est effondré. Sophie a découvert, dans la stupeur des suites de couches, que son mari ne reconnaîtrait pas son fils. C'est cette catastrophe — non pas la stérilité, non pas le parcours médical, non pas l'exil reproductif à l'étranger, mais le refus de Marc à l'instant précis où l'enfant surgit dans le réel — qui jette Sophie sur un divan. Marc avait tout accepté. Marc n'avait rien accepté.
La blessure narcissique
Marc avait appris sa stérilité à trente-cinq ans. Le diagnostic avait été vécu, rapporte Sophie, comme un effondrement. Pendant plusieurs mois, Marc avait refusé d'en parler puis il avait accepté le don de sperme, selon ses mots. Ils avaient choisi ensemble une clinique à l'étranger, organisé le voyage, traversé les étapes du protocole. Ce qui était touché était non pas la seule capacité reproductive, mais la virilité dans sa dimension imaginaire, la place dans la lignée, la transmission du nom en tant qu'elle s'adosse au fantasme de la transmission du sang.
Freud, dans Pour introduire le narcissisme (1914), décrit le mécanisme par lequel les parents projettent sur l'enfant à naître leur propre narcissisme blessé. L'enfant devient His Majesty the Baby — dépositaire de tous les rêves abandonnés, réceptacle de l'immortalité fantasmée. L'enfant est investi comme prolongement narcissique du parent, réparation de ses propres failles, promesse d'une complétude. Mais ce mécanisme suppose une condition implicite : que l'enfant soit reconnu comme issu de soi. Chez Marc la projection narcissique n'a pas opérée. Sophie raconte que Marc, pendant la grossesse, ne parlait jamais de l'enfant comme de « notre enfant » ou de « mon fils ». Il disait « le bébé ». Le trône n'a jamais été dressé.
Le fantasme du sang et la filiation symbolique
Il y aurait trois registres de la filiation : biologique, juridique et symbolique. Le droit et la médecine organisent les deux premiers. Le troisième échappe à toute procédure. La filiation symbolique suppose qu'un sujet accepte de se reconnaître père — c'est-à-dire d'inscrire cet enfant dans sa propre chaîne signifiante, dans son désir, dans son histoire. Pour Marc, la filiation restait indexée au fantasme du lien génétique. Le sang, la ressemblance physique, la continuité biologique fonctionnaient comme garanties imaginaires de la paternité. Freud note dans Le roman familial des névrosés (1909) que l'enfant fabrique des fictions sur ses origines, s'inventant des parents plus nobles, plus puissants. Ce « roman familial » fonctionne dans les deux sens : le père aussi se raconte une histoire sur sa descendance, et chez Marc, cette histoire avait besoin du biologique pour tenir. L'enfant devenait l'enfant d'un autre, celui du donneur, figure d'un rival invisible et d'autant plus menaçant qu'il reste sans visage.
L'enfant du donneur : le tiers intrusif
Le donneur, même étranger, même réduit à un dossier dans une clinique de Barcelone, occupe une place psychique considérable. Il est celui qui a pu ce que Marc n'a pas pu. Il incarne une puissance génitale que Marc s'attribue comme manque. Sophie se souvient que Marc, au retour de la clinique, avait lâché cette phrase : « On ne saura jamais à quoi il ressemble. » Il ne parlait pas de l'enfant. Il parlait du donneur. Dans l'inconscient de Marc, le don de gamètes pouvait être vécu non comme un acte médical mais comme une scène primitive dont il était exclu, Sophie fécondée par un autre.
Freud, dans « Un enfant est battu » (1919), montre comment les fantasmes se construisent par transformation et retournement. La scène du don peut subir le même traitement : elle se retourne en scène d'exclusion, en humiliation, en trahison. L'enfant qui naît porte alors la marque de cette exclusion : il est le produit d'une jouissance à laquelle Marc n'a pas eu part. Le Majesty freudien, dans cette configuration, ne couronne pas le père — il le destitue.
L'Œdipe inversé : le fantasme homosexuel et la fascination pour le donneur
Freud décrit dans Le moi et le ça (1923) la forme complète du complexe d'Œdipe comme une structure double : à côté de l'Œdipe positif opère un Œdipe négatif ou inversé, dans lequel le sujet investit de manière libidinale le parent de même sexe. Ce courant homosexuel, refoulé, n'en continue pas moins d'agir dans l'inconscient. C'est cette dimension que la PMA avec don de gamètes a pu réactiver chez Marc.
Marc, en consentant au don de sperme, s'est placé, dans la scène fantasmatique inconsciente, en position de spectateur de la fécondation de sa propre femme par un autre homme. Il n'est pas l'agent de la procréation : il y assiste. Cette position n'est pas sans évoquer la structure du caudalisme — cette configuration dans laquelle un homme tire une jouissance du spectacle de sa partenaire avec un autre. Freud a montré, dès les Trois essais (1905), que la pulsion scopique — le plaisir de regarder — est l'une des composantes fondamentales de la sexualité infantile. Dans le caudalisme, cette pulsion se fixe sur une scène précise : celle de la jouissance de l'autre homme avec la femme. Mais ce que le sujet regarde, à travers la femme, c'est l'autre homme. La jouissance scopique se retourne : ce n'est pas la femme qui fascine, c'est la puissance virile du rival.
Sophie rapporte, avec une certaine gêne, que Marc posait des questions sur le donneur d'une insistance singulière. Non pas des questions sur les antécédents médicaux ou le groupe sanguin — celles que pose le protocole. Des questions sur l'homme : son âge, sa taille, ce qu'il faisait dans la vie, pourquoi il avait donné. Des questions dont il connaissait l'absence de réponse et qu'il posait quand même — comme si la répétition de la question importait plus que la réponse. Le donneur, dans le discours de Marc, prenait une consistance qui dépassait de loin sa fonction biologique. Il est celui qui peut. Celui dont le sperme féconde. Celui dont la puissance génitale vient combler la défaillance de Marc. La fascination pour cette puissance — inavouable, refoulée — relève du courant homosexuel de l'Œdipe inversé. Marc, dans le fantasme, n'est pas exclu de la scène procréative : il en est le spectateur captif, à la fois humilié et fasciné par la virilité de l'autre.
Freud repère dans l'analyse de Schreber (Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa, 1911) que le fantasme homosexuel refoulé peut se transformer en persécution : « Je ne l'aime pas, je le hais — il me persécute. » Chez Marc, la transformation a pu suivre un trajet analogue : la fascination inavouée pour la puissance du donneur s'est retournée en haine — haine du donneur invisible, haine de l'enfant qui en est le produit, haine de Sophie qui en a été le réceptacle. L'abandon de l'enfant à la naissance peut alors se lire comme le dernier temps de cette séquence paranoïde : se défaire de l'objet qui matérialise le fantasme homosexuel insupportable. L'enfant du donneur est la preuve vivante que Marc a joui — en position scopique, en position passive, en position féminine — de la virilité d'un autre. Le rejeter, c'est tenter d'effacer la scène.
Cette lecture éclaire un aspect souvent inaperçu du refus paternel : sa charge érotique. Marc n'est pas dans la froideur du désinvestissement. Il est dans la violence d'un sujet submergé par un fantasme dont il ne veut rien savoir. Le His Majesty the Baby freudien, dans cette configuration, ne représente pas le narcissisme blessé du père — il représente la jouissance interdite du père. L'enfant est le monument érigé à la puissance d'un autre homme, et Marc ne peut pas vivre à l'ombre de ce monument.
Le passage à l'acte à la maternité
Le départ de Marc trois jours après la naissance n'est pas un revirement d'opinion : c'est un passage à l'acte qui révèle ce que le processus de PMA avait recouvert. Le temps de la grossesse a fonctionné comme un temps de latence pendant lequel le déni a pu opérer : l'enfant n'était pas encore là, il restait abstrait, projet, promesse. La naissance a fait effraction. L'enfant réel a surgi, et avec lui l'impossibilité de maintenir le déni. Marc a été rattrapé par ce qu'il n'avait jamais accepté : que cet enfant ne venait pas de lui.
Freud décrit dans Deuil et mélancolie (1917) le mécanisme par lequel le sujet, incapable de faire le deuil d'un objet perdu, retourne l'agressivité contre lui-même ou contre ce qui représente l'objet. Chez Marc, l'objet perdu est double : la fertilité et l'enfant fantasmé — celui qui aurait dû porter l'empreinte du père, le vrai His Majesty the Baby, celui qui n'est jamais né. L'enfant réel, celui du donneur, est devenu le représentant insupportable de cette perte. En le rejetant, Marc a tenté de se défaire de l'objet qui incarnait sa propre défaillance. Il n'a pas rejeté un enfant : il a rejeté la preuve vivante de sa castration.
La reconnaissance paternelle : un acte que la loi ne peut pas contraindre
Le droit français éclaire cette catastrophe d'une lumière crue. La reconnaissance de l'enfant par le père n'est pas exigée. Elle est déclarative et volontaire. À la différence de la mère, dont la filiation s'établit par l'accouchement (mater semper certa est), le père doit accomplir un acte positif — se rendre en mairie, déclarer qu'il est le père. Le droit français fait de la paternité un acte de parole. Il faut que le père dise « oui ». Le père est celui qui se déclare tel. Et cette déclaration peut ne pas venir.
Freud a posé dans Totem et tabou (1913) que la reconnaissance du père est le passage fondateur de l'humanité — le moment où le lien de filiation quitte l'évidence sensorielle de la maternité pour entrer dans l'ordre de la déduction, de la pensée, de la parole. Reconnaître un père, c'est accorder crédit à un témoignage, pas à un constat. La reconnaissance en mairie prolonge cette structure : elle est un acte du langage, non un constat biologique.
L'enfant sans père : les effets de structure
Le fils de Sophie se trouve dans une configuration inédite dans l'histoire de la filiation. Il n'a pas été abandonné par son géniteur — celui-ci est un donneur qui n'a jamais eu vocation à être père. Il a été abandonné par celui qui avait consenti à l'être sans pouvoir le devenir. L'enfant se trouve en double désarrimage : pas de père génétique assignable, pas de père symbolique assumé. La question « d'où viens-je ? » se heurtera à un double silence — celui du donneur, organisé par le dispositif médical étranger, et celui de Marc, organisé par sa fuite.
Freud, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), fait de la curiosité sexuelle infantile — « d'où viennent les enfants ? » — le moteur de toute activité intellectuelle ultérieure. Quand cette question ne trouve aucun récit, aucun mythe familial pour s'y arrimer, la pulsion de savoir tourne à vide ou se fixe en angoisse. Le fils de Sophie sera confronter à une bataille : fabriquer son roman familial. Ce qui devra se transmettre à cet enfant n'est pas l'absence d'un père mais le refus du père absent. Le trône de His Majesty the Baby n'a pas été renversé : il n'a par le père jamais été dressé.
Sophie, entre désir et solitude
Sophie se retrouve dans une position impossible. Elle a porté l'enfant du désir. L'abandon de Marc transforme après-coup le projet parental en projet unilatéral. Sophie vit cette défection comme un abandon redoublé : abandon de l'enfant et abandon d'elle-même en tant que partenaire du désir.
Freud remarque que le désir d'enfant chez la femme peut s'articuler à l'équation symbolique pénis = enfant (La dissolution du complexe d'Œdipe, 1924). Au moins lui, on ne me l'enlèvera pas, dira t elle. L'enfant, dans le discours de Sophie, vient occuper la place de ce qui ne peut pas partir. Le His Majesty the Baby de Sophie fonctionne comme une manière de s'assurer un enfant indépendant de Marc, un enfant qui serait le sien, tout entier.
Le désir d'enfant chez l'homme : une économie narcissique
Ce que la situation de Sophie et Marc révèle, c'est que le désir d'enfant chez l'homme ne se superpose pas au désir d'enfant chez la femme. Freud ne s'y est pas trompé : dans la théorie freudienne, le désir d'enfant est d'abord pensé du côté féminin, comme substitut phallique. Du côté masculin, le désir d'enfant reste pris dans une logique narcissique de prolongement de soi — « mon » enfant, c'est-à-dire un enfant qui me ressemble, qui porte mon empreinte, qui atteste de ma puissance. L'enfant est le His Majesty du père en tant qu'il est le père en réduction, son double idéalisé, sa seconde chance. Quand cette dimension narcissique ne trouve plus à s'étaye, le désir peut s'effondrer. Ce qui manquait à Marc n'était pas l'enfant : c'était la preuve que cet enfant était le sien. Or ici l'enfant porte en lui la trace d'un autre.
Ce que le divan ouvre
Sophie poursuit son travail en séance. La question qui se pose pour elle n'est plus celle du couple — Marc est parti. C'est celle de la transmission : que dira-t-elle à son fils ? Comment raconter l'histoire d'un père qui a voulu l'être et qui n'a pas pu le devenir ? Comment construire un récit de filiation quand le père a préféré disparaître plutôt que d'affronter ce que l'enfant représentait pour lui ?
Freud a montré, tout au long de son œuvre, que les décisions les plus réfléchies en apparence sont traversées par des motions inconscientes qui peuvent les défaire. Le « oui » du voyage en clinique, le « oui » du choix du prénom, le « oui » des échographies — tous ces « oui » recouvraient un « non » que seul le moment arrivé de la naissance a révélé.
His Majesty the Baby trouve, malgré tout, un trône — même si ce n'est pas celui que Marc avait refusé de dresser. Sophie pourra entendre ce que son propre désir d'enfant contenait de Marc — et ce qu'il contenait déjà, obscurément, de sa disparition.
Freud S. : Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Le roman familial des névrosés (1909), Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa (1911), Totem et tabou (1913), Pour introduire le narcissisme (1914), Deuil et mélancolie (1917), « Un enfant est battu » (1919), Le moi et le ça (1923), La dissolution du complexe d'Œdipe (1924).
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