Neutre autant que faire se peut
Tout s’inaugure ainsi. Tout s’ouvre par l’instinct qui poursuit la jouissance, par ce souffle premier qui précède la pensée et embrase le corps. Tout commence dans la chair, dans cette pulsion souveraine qui exulte d’être incarnée, qui s’émerveille de voir, d’entendre, de sentir, de vivre. Le plaisir immense d’être, la jouissance pure des sens, la peau frémissante au contact du monde, la volupté secrète des orifices, le vertige joyeux de l’existence qui s’offre en totalité. Tout commence dans cette extase première, dans ce frémissement vivant qui appelle le monde à soi et soi au monde.
Cette jouissance primordiale se transplante dans l’inconscient pour s’y réfugier et pour y être déchiffrée. Et puisqu’elle ne peut être totale, elle exige de s’exprimer, dans l’espoir que, dans le discours, au sein de l’entrelacs des signifiants et de l’océan des signifiés, émerge un reste qu’elle espère identifiable et saisissable sauf à signer sa propre disparition. Ce reste, le psychanalyste le désigne comme l’objet a.
Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves, et notre petite vie est entourée de nuits mystérieuses. — La Tempête Shakespeare
La jouissance connait un itinéraire. Son parcours la mène dans un au‑delà d’un inconscient à l’œuvre, occupé au geste ininterrompu de la parole et de son infatigable interprétation. Il s’agira en séance de dire, et d’entendre. Viendront des fragments de fantasmes, des retours du refoulé. Dans son extraterritorialité, la psychanalyse en son foyer ne va pas plus loin. Le trajet s’arrête à la seconde où l’inconscient malicieux prend la parole, lui qui n’a pas d’autres choix. L’inconscient, plus grande partie du moi, se situe en deçà et hors des stratifications du bruit verbeux, militant ou pas ; il ignore les lointaines querelles occupées au religieux, à la philosophie, à la littéraire. Il a sa propre poésie, celle du sujet lui-même qui parfois émerge. Aussi, pour aiguiser son écoute, le psychanalyste doit être aussi neutre que possible, et s’il reste une personne avec ses propres valeurs, en séance, la seule valeur qui doit faire magistère, celle la plus centrale et essentielle : une écoute pleine, donc innocente et flottante. Il se refuse à militer en faveur d’aucune religion, doctrine ou philosophie. Il sera attentif aux effets du racisme, du sexisme, de la transphobie ou de l’homophobie sur la subjectivité de ses patients. Mais sans point de vue. Il ne peut être woke sauf à cesser d’être psychanalyste.
Une symphonie désaccordée
La psychanalyse n’est soluble dans rien. Elle se refuse aux adjectifs : il n’existe pas de psychanalyse occidentale, orientale, chinoise, blanche, noire, juive ou chrétienne. De la jouissance originaire jusqu’à l’objet petit a, son trajet est complet et total. Au-delà, elle disparaît. Certains ont voulu penser la psychanalyse à travers la philosophie. C’est une illusion, semblable à celle de l’homme qui cherche ses clés sous un lampadaire la nuit, non parce qu’il les y a perdues, mais simplement parce que c’est le seul endroit où il peut voir. Le philosophe, penché sous sa lumière, refuse d’affronter son intime et son équivoque. Il croit esquiver sa limite. Il imagine croire à sa science, mais en vérité il ne fait que croire qu’il pense. Marier la philosophie avec la psychanalyse, c’est divorcer d’elle. On n’est pas psychanalyste par mariage!
De même, ceux qui veulent mêler psychanalyse et doctrine woke ne saisissent pas mieux ce qu’est la psychanalyse. Le wokisme décrit le monde, à la manière d’un sociologue. Mais le sociologue reste impuissant à comprendre ce qui se joue, ou ce qui échoue, dans un cabinet de psychanalyse. Il croit voir du collectif dans l’individuel, et de l’individuel dans le collectif, mais il ne fait que tourner autour de son lampadaire.
« Quelle époque terrible que celle où des imbéciles gouvernent des aveugles. »
— William Shakespeare, Jules César
Il lui échappe que la cure recèle un mystère d’une autre nature. Quand les concepts, y compris les siens, se retirent, la psychanalyse rencontre l’anti-réel le plus radical : l’amour. S’absenter de l’amour, c’est condamner à ne produire que du symptôme.
La lente lecture du sujet par le psychanalyste se détourne, consternée, de l’idée d’inspiration woke, selon laquelle les oppressions systémiques laisseraient des marques psychiques profondes. Le trauma, pour l’analyste, ne raconte sa nature qu’au miroir du symbolique, transmué par l’inconscient. C’est là, sur la scène intérieure inconsciente de l’analysant, dans les méandres de son histoire psychique et dans les replis inachevés du refoulement, que se livre son intime secret. Les traumatismes collectifs ne sont que vacarme. Sur le divan, le vocabulaire peut être woke ; mais la grammaire, elle, reste a-woke. Le politique qui cherche à collectiviser le trauma ne fait qu’ignorer l’inconscient et sa singularité. Et si la rue gronde, le psychanalyste, lui, se lèvera pour refermer les fenêtres.
L’ère des bons sentiments
Née à la fin du XIXᵉ siècle, la psychanalyse s’est d’abord attachée aux névroses, l’hystérie en étant le modèle inaugural. Freud a montré que chacun est travaillé par une mémoire inconsciente qui le détermine malgré lui. La névrose naît du conflit entre désirs singuliers et règles sociales, intériorisées sous forme de surmoi, générant culpabilité et angoisse. La cure consiste à libérer les possibilités de jouissance prisonnières du duel Ca/Surmoi — et l’analyste n’a pour arme que la parole.
Ce modèle s’inscrivait dans une Europe puritaine, saturée d’interdits moraux et religieux. Au XXᵉ siècle, la chute des cadres collectifs et l’essor de l’individualisme ont déplacé la dynamique : d’une logique centrée sur le surmoi (les intérêts communs) vers l’idéal du moi (narcissisme et liberté individuelle). Désormais, le psychisme se déploie en agora TikTok : vaste, fuyante, impersonnelle, kaléidoscope sans ancrage. Le vernaculaire s’évapore. Et moi, et moi, et moi !?
Depuis les années 1980, une partie de la communauté psychanalytique internationale a infléchi son orientation. Aux États-Unis surtout, certains praticiens ont peu à peu abandonné la règle classique de neutralité — qui exigeait de l’analyste qu’il se réserve et se retire, sans expression de jugement ni d’affect. Ils lui ont préféré une posture d’écoute empathique, cherchant à pénétrer le vécu du patient, à lui témoigner reconnaissance et chaleur. Séduisant maternage, mais délétère. Et d’une redoutable paresse ; l’analyste y flatte son narcissisme de soignant, tandis que l’analysant se croit compris. Pendant ce temps, l’inconscient demeure seul, à la porte du cabinet, attendant le geste analytique qui donnera une fin à la cure. Mais dans cet univers aliénant d’empathie, cette fin n’advient jamais. Quant à la cure a t-elle seulement commencé ?
Cette évolution s’est traduite par un déplacement des priorités : l’expression immédiate des émotions l’emporte désormais sur la recherche minutieuse des souvenirs refoulés. Le symptôme prime. Plutôt que de reconstruire le passé comme une vérité enfouie à déchiffrer, on façonne avec le patient un récit de soi, destiné à lui offrir reconnaissance et cohérence. L’objectif n’est plus de le confronter aux zones obscures, inquiétantes ou moralement ambiguës de son inconscient, mais de lui proposer un espace sûr, où son vécu peut être accueilli, partagé et intégré dans une histoire rassurante et porteuse de sens. Ici, l’effet du discours précède le discours lui-même.
Nouveau paradigme
L’un des enjeux de cette nouvelle conception du psychisme réside dans le rejet des différenciations qui structuraient autrefois la vie intérieure, dorénavant perçues comme des entraves à la toute-puissance du moi. L’horizontalité factice remplace la verticalité performante.
En psychanalyse, le complexe d’Œdipe met en scène une situation triangulaire où l’enfant, le père et la mère s’entrelacent dans un réseau de désirs, de rivalités et d’identifications. Il ne s’agit pas seulement d’une étape développementale, mais d’une grille de lecture précieuse pour penser l’absence, la limite et la différence. Cette matrice repose d’abord sur la distinction des sexes, qui oppose les figures parentales et nourrit les identifications masculines et féminines. C’est la « mauvaise nouvelle » de Freud : tout procède de l’identification. La même matrice implique aussi la différence des générations, qui sépare l’enfant de ses parents et le protège de ses désirs les plus interdits — l’inceste ou le parricide.
Dans l’idéologie postmoderne, toute différence est vécue comme une violence. La distinction des sexes est dénoncée comme une assignation artificielle et oppressive, simple effet d’un système de domination. De même, la différence des générations est contestée : l’inégalité entre parents et enfants est assimilée à de la tyrannie, l’autorité à de l’autoritarisme. Dans cette logique, toute hiérarchie devient suspecte et l’on érige l’horizontalité intégrale en norme, où chacun doit être l’égal de tous.
Cette égalité absolue, décrétée depuis un « haut lieu » introuvable, s’impose comme un impératif. Mais elle laisse l’individu plus seul que jamais, enfermé dans une position de toute-puissance (où il croit fabriquer son haut lieu) sans repères ni limites, privé de ce qui pouvait le protéger de la violence de ses désirs infantiles. À la clé : une vulnérabilité accrue à la souffrance psychique et aux dérives destructrices.
Le surmoi ne se présente plus comme la voix d’un tiers, porteur d’un ordre supérieur extérieur — religieux, symbolique ou institutionnel. Il se fait désormais entendre comme l’exigence intime d’une identité personnelle. L’autorité morale ne parle plus « d’en haut », mais « de l’intérieur », et non plus au nom d’un idéal universel, mais au nom de soi.
Dans cette logique errante, le wokisme devient une inquisition moderne, substituant Dieu à l’idéal du moi : le blasphème se transforme en offense, le péché en violence symbolique, et le bûcher cède la place à l’« annulation » publique. Le moteur n’est plus la culpabilité — sentiment né du conflit entre le désir (Ça) et l’interdit (surmoi), qui jadis guidait le renoncement et traversait la castration, exercice fondamental de la cure — mais la honte, émotion plus intime et sourde, née de l’écart douloureux entre l’image que l’on se fait de soi et l’idéal d’un moi que l’on voudrait incarner.
Cette honte est lourde d’enjeux existentiels : elle révèle des fragilités profondes, une instabilité de l’estime de soi, parfois une haine de soi qui s’accompagne d’une angoisse dépressive. Pour y remédier, le sujet postmoderne proclame sa toute-puissance, revendique l’absence totale de limites. Le conflit intérieur n’est plus géré dans le secret du psychisme, entre différentes instances de la personnalité. Il est projeté vers l’extérieur : l’ennemi n’est plus en soi, mais chez l’autre, chez ce double, ce même, ce miroir ou ce contraire, accusé d’imposer des frontières qui entravent la pleine jouissance de soi. Cette projection de type paranoïaque ne s’intéresse pas à soulager un nœud névrotique ; elle charge un autre de dire qui l’on est. Et de le valider au péril de n’être rien, d’où la ferveur agressive du discours, de la vitupération autant que de son exigence revendicatrice. Dis-moi ce que tu vois en moi et t’as intérêt à bien répondre !
C’est de cette inversion que naît la posture identitaire et victimaire propre au wokisme : il ne s’agit plus de composer avec la frustration ou de négocier avec l’interdit, mais d’affirmer son identité, de la brandir comme une vérité intangible, et de dénoncer comme une agression toute remise en question de cette identité . Le sujet postmoderne ne s’enferme plus dans l’inhibition névrotique ; il se déploie au contraire dans une affirmation constante de soi, traquant tout ce qui pourrait en freiner le triomphe.
Parallèlement, cette morale ne balaie pas devant elle. L’hyper-moralisation contemporaine pousse à écarter tout ce que la vie psychique peut contenir de dérangeant ou d’immoral, au profit d’objectifs (ré)éducatifs. Or, quand il réfléchit aux enjeux éthiques de la psychanalyse, Freud insiste sur un point : elle ne doit jamais devenir une leçon de morale adressée au patient. Il met en garde contre la tentation de « modeler à notre image » la personnalité de celui-ci ou de lui « inculquer nos idéaux ». En clair, l’exigence éthique première pour le clinicien est de ne pas utiliser l’influence que lui confère sa position dans la relation thérapeutique pour chercher à remodeler le patient selon ses propres convictions. Il ne répond pas à la question qui suis-je. Il ne valide aucune réponse. Il sait que tout n’est qu’identification ; il sait aussi que la vérité du sujet ne s’écrit pas dans le marbre, fut-ce celui d’un piédestal. L’âme est plastique.
La fausse gloire de l’empathie
Et pourtant, l’air du temps soutenu par la gloriole de la bonne conduite autour de l’empathie a engendré une créature étrange. Ces dernières années, on a vu apparaître ce que certains appellent des « psychologues situés » : des praticiens qui se présentent comme « safe et inclusifs » et publient la liste des « oppressions systémiques » qu’ils s’engagent à accueillir avec bienveillance — laissant ainsi entendre que les autres thérapeutes seraient, au mieux, indifférents, au pire, hostiles. On y trouve pêle-mêle les publics LGBTQIA+, racisés, polyamoureux, travailleuses du sexe, neuro-atypiques, victimes de grossophobie, de validisme, d’âgisme, et bien d’autres. Doit-on rappeler à ces praticiens abhorrant Freud que la formidable et marquante révolution des esprits, qui devait voir émerger les gender theorys, doit tout à la découverte en 1905 par Freud de la bisexualité psychique. Dès l’enfance, la sexualité n’est pas strictement hétérosexuelle ou homosexuelle, mais plutôt une structure dans laquelle les tendances peuvent se balancer ou coexister.
Selon Freud, l’organisation de la libido ne se limite pas à une seule orientation, mais implique une bisexualité inhérente à la nature humaine. Cela signifie que chaque individu possède en lui des tendances ou des potentialités pour l’attirance vers des partenaires de différents sexes, une bisexualité psychique qui influence la formation de l’identité sexuelle et les développements psychiques. Trois essais sur la théorie de la sexualité Paris : PUF, 1976 (version originale : Three Essays on the Theory of Sexuality, 1905).
Ces psychologues ne mettent pas en avant une expertise acquise par la formation ou par l’expérience mais un engagement militant présenté comme garant d’empathie (encore cette affreuse empathie !) et de prédisposition. Leur promesse au patient : rencontrer une sorte de miroir, un semblable rassurant, porteur d’une fascination spéculaire et d’une bienveillance censée, à elle seule, avoir un effet thérapeutique. Cette approche, résolument identitaire, mixe volontairement pratique clinique et engagement idéologique. Elle rompt avec les principes déontologiques fondamentaux qui exigent du psychologue une distance, une neutralité et une ouverture à toute personne, indépendamment de ses appartenances ou revendications. L’accueil du patient se réduit à un guichet où l’on immatricule son identité, comme si son existence se confondait avec un simple code administratif.
La fascination de la singularité
Ce qui donne toute sa force à l’approche clinique d’un psychanalyste, c’est une foi profonde en l’humanité, dans ce qu’elle a d’universelle et d’infiniment singulière. Personne n’est réduit à un genre, une orientation sexuelle, un âge, un milieu, une origine. Personne n’est enfermé dans un diagnostic, un comportement, un symptôme, ni figé dans le rôle de victime ou de coupable. Chaque personne est entendue comme une histoire unique, riche d’ombres et de lumières, irréductible à toute étiquette. Dans le cabinet du clinicien, le trait qui inquiète ou fascine — qu’il soit pointé par le patient, la famille, l’école, la médecine ou la justice — retrouve sa juste place : celle d’un élément parmi d’autres, inscrit dans une trame plus vaste, tissée de souvenirs, de liens, de contextes sociaux et culturels en perpétuel mouvement.
Être freudien suppose de prendre au sérieux l’inconscient, les pulsions et les conflits psychiques, ainsi qu’une vision relativement universelle de la psyché humaine. Être woke, dans le sens militant et critique contemporain, implique une attention aux rapports de pouvoir, aux discriminations systémiques, aux identités sociales et à la manière dont le langage et la culture façonnent l’expérience. C’est une grille de lecture centrée sur la justice sociale, les oppressions et le communautarisme des vécus. Freud considérait la subjectivité comme partiellement indépendante des identités sociales, alors que l’approche woke place ces identités au centre de l’expérience.
Bricoler
Le psychanalyste ne doit jamais imposer sa vision politique en séance. Il n’a nul besoin d’être « woke » pour prendre en compte les effets du racisme, du sexisme, de la transphobie ou de l’homophobie sur la subjectivité de ses patients. Il intégrera l’idée que les oppressions systémiques laissent des traces psychiques, tout en continuant de débusquer, derrière le dire de l’analysant, la scène du fantasme, toujours apolitique.
Au fond, le psychanalyste travaille comme un artisan : il bricole, actualise Freud et déchiffre les frictions entre un langage hérité du début du XXᵉ siècle et une sensibilité politique du XXIᵉ. La posture analytique repose sur le transfert et la neutralité bienveillante. Toute militance brouille l’écoute.
Au fond, un « psychanalyste woke » ca n’existe pas.