Claire Bosse-Platière signe une pièce percutante qui interroge le phénomène des tueries de masse à travers le prisme du féminicide. Avec une écriture incisive, l’auteure alimente notre réflexion.
La pièce s’inspire de la tuerie qui a eu lieu en 1989 à l’école Polytechnique de Montréal. Marc Lépine, né Gamil Gharbi en 1964 à Montréal, âgé alors de 25 ans, ouvre le feu sur vingt-huit personnes, tuant quatorze femmes et blessant quatorze autres personnes. Avant de se suicider, le tueur déclare, à haute voix, ce qu’il avait déjà écrit dans les lettres retrouvées sur lui. Il souhaitait tuer des féministes.
Une pièce puissante, taillée avec une précision implacable.
Elles sont six comédiennes pour incarner les victimes face au tueur dans une mise en scène radicale de l’auteure Claire Bosse-Platière. Nous plongeons scène après scène au plus près de l’intime de cette tragédie. La mise en scène sobre aide le texte et son cri.
Un symptôme
La tuerie est un symptôme. Il est un symptôme et il fait symptôme. Si le surgissement de l’étrange et du bizarre nous questionne, l’évènement reste déconcertant, mais paradoxalement prévisible. Ce fait divers ne fait pas diversion d’une réalité. C’est cette interrogation hautement contemporaine qui est posée par la pièce. Au-delà notre perplexité, il nous faut penser à ce symptôme dans ce qu’il a d’impensable, justement.
Claire Bosse-Platière se saisit de la question. S’il est symptôme, il est symptôme de quoi ? Dans la dernière scène de la pièce, l’auteure propose une piste, celle du désir viriliste, d’aliénation du corps de la femme. Cette tuerie de masse serait le débordement, façon borderline, d’une rage contre la femme, d’une volonté furieuse de la posséder en l’anéantissant.
Ainsi, le symptôme traduit une haine extrême et irrationnelle envers le féminin, accompagné d’un dégoût pour la femme, ainsi que d’une anxiété paranoïde face à la pensée d’un ennemi imaginaire : les féministes.
Il y a d’autres indices dans la pièce. Cette tuerie voudrait abolir la naissance, réparer le traumatisme d’une mère idéalisée, d’une mère refuge et source de vie, d’une mère qui aurait préféré la sœur au fils. Il y a aussi le divorce des parents et l’abandon du foyer par un père violent, radicalement misogyne, qui aurait enflammé chez le tueur des identifications ingouvernables.
Une pièce à penser
La puissance de la pièce tient à ce qu’elle ne tranche pas ; elle intuite en décrivant au plus près des êtres. L’intrication brillante imaginée par l’auteure entre le féminicide et la tuerie de masse expose cette rage meurtrière que les Anglo-saxons appelle overkill (on entend lover kill?) à l’œuvre dans chaque féminicide et ici dans ce projet de masse.
La direction d’acteur et le talent de la troupe finissent de structurer le propos.
Pouvons-nous soulager le symptôme : le politique dans le monde libre est à la besogne et exige encore de nous tous. Reste l’énigme irréfragable du passage à l’acte.
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